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  • Melanie Jackson

Notre (D)âme : Jung, Bouddha et le Sermon du Feu

Mis à jour : 23 avr. 2019




En ce jour de Pâques, l'incendie de la Cathédrale Notre Dame flambe encore dans mon cœur. Sidérée lundi soir comme tant de personnes à travers le monde, j'ai perçu ce cauchemar comme un surgissement du numineux. [1] Sur le plan symbolique, j'ai éprouvé l'effondrement de la flèche comme une sentence muette qui pourtant rugissait: « Réveillez-vous! »




Pour Carl Jung, le symbole renvoie à quelque chose de beaucoup plus vaste que le mot ou l'image qui le suscite. Le symbole aide l'inconscient à percer la porte blindée du conscient ; il nous ouvre au Mystère dans tous les sens du terme. Le symbole permet, individuellement et collectivement, de faire sens de l'insensé. Car pour Jung, nous sommes surtout des êtres de sens. « Le non-sens empêche la plénitude de la vie et signifie par conséquent maladie. Le sens rend beaucoup de choses, tout peut être, supportable». [2] Lundi soir, ce brasier inconcevable m'a suffoquée. Aujourd'hui, je respire en faisant sens, un sens qui m'appartient et que j'approfondis en le partageant avec vous.


Jung dit que « Dieu est le symbole des symboles ! » [3] L'éventrement de Notre Dame semble faire écho à une béance, une carence d'âme : quelle place accordons-nous au Sacré, à l'Invisible, dans notre quotidien somnolent ? Chacun connaît le bilan comptable: les églises sont quasi vides. Force est d'imaginer que leur narrative symbolique est vide de sens pour plus d'un. Aujourd'hui, de vastes centres commerciaux rivalisent avec des espaces sacrés ; avec leurs voûtes de verre et leurs décors de marbre, ils font miroiter le bonheur immédiat pour des gens qui n'ont plus le temps d'attendre. Le rituel du shopping en famille fait souvent office de sortie dominicale. L'avoir, aurait-il triomphé sur l'Être ?


L'on constate un essoufflement des mythes culturels fondateurs de la civilisation occidentale, autant sur le plan du dogme chrétien que de l'idéal grec qui ont structuré tous deux notre façon de penser. Les symboles qu'ils incarnent ont perdu leur capacité de nous unir au delà de nos différences. D'aucuns tentent de s'installer dans la coquille délaissée : notre vide de sens nous rend de plus en plus vulnérable aux assauts des fanatismes en tout genre. Les fanatismes nationalistes vendent la division en guise de rassemblement. Malgré leur violence folle et condamnable, les fanatismes religieux signent parfois une revendication de lien avec le sacré. Où est passé l’Être ? La venue au grand jour des nombreux scandales qui ébranle la crédibilité de l'église catholique montre qu'on a eu raison de jeter l'eau sale du bain, mais le bébé est-il encore vivant ?


Dans mes cours de Voix et Qi Gong, j'observe un élan spirituel qui s'exprime spontanément, avec authenticité et ardeur. Les niaiseries du « New Age » ne doivent pas discréditer les recherches profondes qui sont en train d'éclore en Occident. La primauté et l'unité de la Conscience sont au cœur de ces recherches, qui font feu de tout bois : physique quantique, non-dualisme Védantique, Bouddhisme, Taoïsme, Mindfullness, chamanisme, mysticisme, magnétisme, psychotropes, recherches paranormales... cette liste non-exhaustive témoigne d'une soif intense du lien avec l'invisible. Loin du fourre-tout dénoncé par certains, ces recherches tous azimuts sont les prémices d'une spiritualité universelle en gestation.


« Une culture ne se dissocie pas, elle accouche », écrivait Jung. [4] Et si la destruction partielle de Notre Dame faisait partie de cet accouchement, pénible mais vivifiant, sur le plan symbolique ? Sans renier son statut du haut lieu de la Chrétienté, pourrait-on imaginer un cathédrale où chacun serait expressément accueilli, quelque soit sa foi ? « La Vérité est Une, les sages l'appellent par des noms différents », dit le Rig Véda. Pourrait-on y célébrer un jour l'unité primordiale qui sous-tend nos différences ? « Tenir le Un », dit le Dao De Jing. Les Chinois parlent du Grand Mystère (Tai Xuan), ainsi que les Amérindiens Lakota qui le nomment également le Grand Esprit : notre Saint Esprit, a-t-il les ailes assez grandes pour abriter l'humanité entière ?


Que dire alors des pauvres et des réfugiés qui dorment dehors partout dans Paris, parfois à deux pas de la cathédrale ? Le socle du lien social constitué jadis par la fréquentation des églises s'est effondré bien avant la flèche. Le non-accueil de l'autre et les injustices sociales flagrantes révèlent l'immaturité de notre cœur collectif. « Notre conscience contemporaine n'est qu'un petit enfant qui commence à peine à dire «je», dit Jung. « Chez le primitif, étranger est synonyme d'ennemi et de mauvais». 5 L'effondrement de la flèche semble montrer du doigt une faillite collective, notre difficulté à aimer les autres, à aimer nous-mêmes. Le brasier de Notre Dame nous exige d'ouvrir nos yeux et nos cœurs.


Certes, le Secours Catholique, ainsi que des associations chrétiennes et laïques comme les Restos du Cœur, font un travail admirable. Mais leurs responsables sonnent le glas en dénonçant un manque cruel de moyens, à l'heure même où les grandes fortunes débloquent des moyens financiers faramineux pour restaurer la cathédrale. Cette générosité est louable et nécessaire, mais elle rend encore plus visible les écarts énormes et la fracture sociale que dénoncent les Gilets Jaunes. On peut le déplorer, mais comment s'étonner que la frustration s'embrase dans la violence quand le mot « égalité » orne les cahiers scolaires et les frontons publics ?


Je n'ai pas pu m'empêcher de sentir une corrélation symbolique entre la destruction hebdomadaire du patrimoine parisien et l'incendie de la cathédrale. C'était comme si les bâtiments mêmes hurlaient leur effroi du sommet du plus beau d'entre eux. Les cœurs historique de nos villes françaises saignent. Car chaque semaine, ça brûle. Rien n'est sacré. Dans toutes les villes, les monuments sont attaqués, parfois massacrés. Cela nous rappelle douloureusement à la réalité de l'impermanence, mais à quel prix ? Incendie après incendie, la beauté succombe et avec elle notre histoire, notre mémoire et notre patrimoine à tous part en fumée.


« Tout brûle », dit le Bouddha dans le Sermon du Feu. « Tout brûle des feux de l'avarice, de la haine et de l'illusion. Tout est enflammé par la naissance, par la vieillesse et la mort; tout brûle de chagrin, de lamentation, de douleur, de tristesse et de détresse. Voyant ceci, le disciple éclairé sort de l'illusion». [6] Pour le Bouddhisme, l'illusion de l'ego est l'illusion fondamentale. Bernés par la croyance en un moi séparé, étayé par l'identification au corps, nous vivons coupés des autres et de la nature. L' ignorance de notre véritable nature, une et interdépendante, est la cause de toute souffrance.


« Faites aux autres ce que vous souhaitez qu'ils vous fassent », dit le Christ. Ce n'est que quand je reconnais l'autre comme moi-même que ces paroles prennent tout leur sens. Le drame de Notre Dame souligne le drame de notre âme. Happés par le monde extérieur, nous n'avons plus le temps "d'observer patiemment ce qui se passe en silence dans l'âme". [7] Le silence nous fuit et la notion de l'âme n'a guère le droit de cité dans le climat intellectuel moderne. Et pourtant « Qui regarde dehors rêve. Qui regarde à l'intérieur se réveille ». [8] Au delà d'une injonction symbolique au réveil collectif, ce cataclysme nous implore: « Eveillez-vous ! »


L'éveil n'est pas quelque chose que l'on obtient, c'est ce que l'on est. L'éveil ne demande pas de croire, ni de faire, mais d'être. L'expérience de l'âme n'est pas une question de foi aveugle mais une certitude née d'une expérience intérieure indubitable et concrète. Dans le silence de la méditation, simplement présents au moment présent, nous découvrons « la paix qui dépasse tout entendement ». (9) Au cœur de cette paix, la présence révèle la Présence, le « Soi » Jungien.


Cette recherche est d'abord individuelle. « Si la grande chose qu'est la culture va de travers, cela tient simplement à ce que les hommes pris isolément vont de travers, à ce que je vais de travers » constate Jung. [10] Pour lui, je vais de travers parce que je refuse de voir mon ombre, la violence et les pulsions destructrices qui habitent les tréfonds de tout humain. Ce que nous ne voulons pas voir à l'intérieur flambe tôt ou tard à l'extérieur. « Ce que nous évitons de reconnaître en nous-mêmes», dit Jung, «nous le rencontrons plus tard sous la forme du destin». [11] La conflagration de Notre Dame m'interroge sur ce plan symbolique: la France, a-t-elle un encore un destin mondial? Ses lumières, sont-elles éteintes, ou peuvent-elles encore nous éclairer?


Avons-nous l’honnêteté, l'humilité et la force de contempler nos ombres collectives à la lumière de la conscience? Dans le fracas du sinistre, avons-nous perçu la plainte symbolique des laissés-pour-compte par la prétendue société d'abondance? Une chose est certaine: quand le ciment culturel s'effrite, elle ne peut plus endiguer le flot pulsionnel de l'ombre des masses ad vitam æternam. Le retour du refoulé collectif signe la faillite de nos contenants culturels. L'échec d'une culture, c'est porte ouverte à la barbarie. En ce jour de Pâques, Notre Dame, endommagée mais debout, nous invite à renaître en nous redressant vers le ciel et en ouvrant nos cœurs pendant qu'il est encore temps.


Les racines de notre culture sont vivaces et donnent de belles fleurs à travers le monde. Sur tous les continents, des millions ont témoigné leur sensibilité à la beauté en pleurant Notre Dame. La beauté est la parfum de l’Éveil. Pousse encore fragile, elle demande à être nourrie, très peu mais chaque jour. L'éveil est un choix, une responsabilité personnelle et collective. Puisque nous sommes reliés, l'éveil se communique ! Une reconstruction extérieure pérenne dépendra de l'élévation patiente de la cathédrale intérieure en chacun de nous. Quand celle-ci sera éclairée dans tous les cœurs, la cathédrale de Notre Dame brillera de tous ses feux.


Melanie Jackson





[1] Le concept de numineux, central dans la pensée de Jung, a été crée par Rudolf Otto en 1917 dans son ouvrage « Le Sacrée ». Elle fait référence à l'expérience intime de la présence irréfutable d'une force qui nous dépasse, mêlée d'effroi et du respect.

[2] Carl Gustave Jung, « Ma Vie. Souvenirs, rêves et pensées »

[3] Carl Gustave Jung, « La Vie Symbolique : psychologie et vie religieuse »

[4] Carl Gustave Jung, « L'homme a la découverte de son âme »

[5] Jung, op.cit

[6] Aditta-pariyaya Sutta, (SN 35:28) Traduction anglaise par Sutta Central https://suttacentral.net/sn35.28/en/sujato (la traduction française est la mienne.) Merci à Agnès Garnier de m'avoir indiqué ce sutra.

[7] Carl Gustave Jung, «La Vie Symbolique »

[8] https://dicocitations.lemonde.fr/citations/citation-46744.php

[9] St. Paul, Lettre aux Philippiens, 4:7

[10] Carl Gustave Jung, « L'homme a la découverte de son âme »

[11] https://dicocitations.lemonde.fr/citations/citation-7727.php


Toutes les citations de Carl Jung proviennent du site publié par Le Monde : https://dicocitations.lemonde.fr/auteur/2362/CarlGustavJung.php


Merci à Pixabay pour les photos : https://pixabay.com/fr

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